Week-end

Week-end

Par Carlaucoin

Il a fallu une bonne tension des doigts sur le métal usé et une flexion des genoux pour forcer la vitre à descendre. L'air chaud et le sifflement du train s'engouffrèrent à l'intérieur. Le battement régulier des roues sur les fentes des rails était depuis longtemps disparu et manquait tout autant que l'odeur du départ - celle du goudron suintant sous le soleil de plomb - disparue avec les traverses en bois.
Le garçon tira encore sur la vitre et s'assit. Enfin, il serait peut-être vexé qu'on le désigne ainsi. Il devait bien entendre des "jeune homme", et peut-être bien qu'on lui demandait encore sa carte d'identité s'il achetait de l'alcool.
L'homme en face esquissa un mouvement pour mieux ranger son sac sous le siège. C'était étroit, et le jeune faisait la même taille que lui, en plus fluet. Comme ça, il allait au moins éviter d'écraser les genoux de son voisin.
Justement, ce sont ses genoux qui ont attiré l'attention de l'homme. Bien serrés, sagement rangés contre la paroi du train, et nus. Non que ce soit étonnant, dans l'absolu: il fait chaud. Mais comme il les a sous les yeux, il n'a pu que les remarquer. Et, décidément, il ne peut pas voir son voisin autrement que comme un garçon, pas un homme - pourtant c'est bien un adulte, bien dans la vingtaine, il aurait du mal à se décider entre vingt-quatre, vingt-six ou vingt-huit ans, mais, en tout cas, il a bien dû avoir son bac il y a quelques années.
L'homme attend avant de relever le regard. Sa main tire le téléphone de la poche de sa veste, mais c'est juste une excuse: il allume machinalement l'écran, et son cerveau enregistre l'absence de nouvelles notifications sans que ses yeux se fixent vraiment sur l'appareil. Son regard conscient ne quitte pas les genoux nus du jeune homme. Ce dernier ne bouge pas, rangé dans une posture d'attention polie, mais un peu rigide tout de même.Lever le regard risquerait d'attirer trop l'attention du voisin - après tout, il n'y a aucune raison pour dévisager ce garçon qui a peut-être quelque chose de familier mais non, il ne le connaît pas, ce n'est pas ça, il ne l'a jamais vu, pas même une autre fois dans ce train. Pour le moment, il se contente donc du champ visuel qu'il a en prétendant de regarder son téléphone.
Il remonte un peu: les genoux nus émergent d'un short couleur brique. Pas très court - même si les jambes du vêtement remontent sur les cuisses du porteur lorsqu'il est assis dans cette posture toute contrainte, mais il y a bien un joli pli en bas. Et l'une des jambes est restée remontée plus haut, cela ajoute un côté enfantin. N'empêche, les cuisses sont plutôt musclées.
Au-dessus du short commence un t-shirt à rayures, mais l'homme décide de ne pas lever encore les yeux vers le visage du voisin. Il baisse le regard, faisant mine de chercher quelque chose dans son sac. Le garçon en face s'efforce de prendre le moins de place possible, la position doit se faire inconfortable, il y a bien quelque chose de figé dans son immobilité. Ses pieds - dans des chaussures en toile, genre Bensimon, et petites socquettes blanches - sont enfoncés le plus loin possible sous le siège. Tiens, la petite rougeur sur le mollet n'est pas vraiment un coup de soleil, c'est bien une épilation récente.
La jeune femme à côté est beaucoup plus détendue. Ils ont bien l'air d'être ensemble, et il ne doit pas y avoir tant que ça de différence d'âge, elle n'a pas la trentaine non plus, ou alors à peine, mais elle semble beaucoup plus sure d'elle. L'homme lève le regarde plus franchement, sa voisine ne le fuit pas, elle promène son regard dans le compartiment, on dirait même qu'elle a une sorte de sourire rassurant pour le jeune homme. Et, on dirait bien, un clin d'œil complice pour l'homme en face?
Le garçon fixe le défilé des traverses alors que le train s'élance. Il fait chaud, le souffle d'air que la vire ouverte laisse passer remue gentiment ses cheveux, puis rafraîchit son voisin en face. Est-ce qu'il le connaît? Il ose à peine chercher des yeux le visage de l'homme en face. Est-il possible qu'il se doute de quelque chose? Tout de même,non. Il ne le connaît pas, même de vue - pas même une autre fois dans ce train, et quand bien même ce serait le cas, cela ne signifierait rien. Non, c'est jusque quelqu'un qui est là par hasard et qui ne se doute de rien...
Il suit des yeux le regard de celui d'en face... Il se retient de tirer sur le tissu de son short et remettre la jambe qui avait remonté. Pour attirer l'attention, il n'y a pas mieux. Et puis, il faut chaud, pourquoi quelqu'un s'arrêterait sur le fait qu'il portait un short? Sa voisine a l'air de le rassurer. Tout va bien, elle n'a aucune inquiétude. Alors tout va bien, elle non plus ne doit pas connaître l'homme en face, sinon elle ne serait pas aussi détendue, ou alors elle lui parlerait.
Le garçon finit pas céder et tire sur le tissu, sans défaire le pli. C'est bien elle qui lui avait dit d'en faire un, quand elle a choisi sa tenue. Et ce n'était pas une surprise: il avait bien tout préparé la veille, bien avant de recevoir le dernier message avec les instructions. Il commençait à avoir l'habitude, mais pas au point de se sentir sûr de lui.
On dirait bien que l'homme en face a échangé un regard avec sa voisine? Mais non, elle ne réagit pas vraiment. Mais l'autre semble bien lui adresser une sorte de sourire complice, comme si...
Quand ils s'étaient retrouvés, elle a approuvé d'un «tu es mignon» amusé, et c'était bien l'effet recherché. Il avait quand même ressenti quelque chose de proche de la gêne - mais c'était entre eux. Non, le type en face ne peut rien savoir, peut-être qu'il lui plaît, ça se peut, mais pas deviner des choses. C'est tout de même plus sûr de fixer les traverses, comme s'il risquait de se trahir et laisser deviner ce mot qu'il imagine presque écrit sur son front - puni.
Ses genoux pliés réclament un peu de mouvement. Il vérifie s'il y a un peu de place, mais retarde tout mouvement. L'homme en face n'est pas menaçant pourtant. Il a vraiment souri de le voir réarranger son short? Ça risquait bien de faire petit garçon, mais il ne peut pas savoir que la tenue lui était imposée, et qu'il devait faire en sorte de ressembler à un gamin. Pour toute personne pas au courant, c'est juste qu'il fait chaud.
Tant pis, le garçon place son sac sur se genoux et gagne quelques centimètres pour son confort. Il avance ses pieds, et sa voisine semble lui donner raison: il a l'air moins tendu. Elle ne lui a pas encore fait remarquer que ses chaussures ne sont pas exactement celles qu'il devait porter, mais lui le sait très bien, et se doute bien qu'il sera sanctionné pour cela. Il jette un coup d'œil sur le schéma des lignes au-dessus de la porte du train: pas vraiment pour repérer la prochaine station, qu'il connaît bien, mais en fait pour voir combien de temps il reste. Son voisin suit - il devine peut-être qu'ils vont descendre à la prochaine, mais sûrement pas la suite.
La voiture de la jeune femme attend sur le parking de la gare. Elle a tellement l'air plus sûre d'elle que l'homme peut bien se douter qu'elle est sur le terrain connu: c'est dans sa maison familiale, justement laissée libre par le reste de la famille qu'ils vont. S'il avait été exemplairement obéissant, tout se passerait comme un week-end à la campagne au moins jusqu'à l'arrivée à la maison, peut-être un peu plus, le temps de prendre ses marques. Pour le moment, il avance juste un peu ses pieds, et le voisin le détaille encore, des genoux aux chevilles, et a encore une sorte de regard complice. Pourtant, le garçon a bien fait attention de ne pas le heurter, tout a l'air très normal pour tout le monde sauf lui-même et la jeune femme.
Ils sont les seuls à savoir qu'il est en faute: en punition, il doit être pieds nus, et pour le trajet, il devait mettre ses sandales. Cela ne fait rien, en pratique, ses chaussures seront confisquées tout le week-end, mais c'est une petite désobéissance; il imagine bien la sanction: au lieu d'attendre l'arrivée dans la maison, il devra sûrement se déchausser dès la voiture, et ses chaussures serviront à un moment ou un autre à lui donner la fessée.
Pour le moment, elle ne montre même pas qu'elle l'a vu. Peut-être qu'elle n'a pas remarqué? Cela ne change pas grand chose au plan.
L'homme en face semble avoir trouvé une position plutôt confortable, il semble détaché. Peut-être qu'il n'a, en fait, prêté attention à rien, ni la tenue, ni l'attitude de son voisin? Mais alors, pourquoi ce sourire qu'il continue à afficher? Il ne peut pas se douter que le garçon face à lui devra descendre de la voiture déjà pieds nus, et filer avec son petit sac dans la maison, en traversant le trottoir chauffé par le soleil. À l'intérieur, dans la fraîcheur nu peu renfermée de la maison de vacances, il sera ans appel en punition. Il devra sans doute monter son sac dans la pièce où il a déjà dormi... Tout en haut de la maison, une petite pièce qui fait chambre d'enfant ou maison de poupées, avec un vieux loquet, une lucarne et des carreaux à l'ancienne - c'est là qu'il devra s'installer en vidant le peu de choses que son sac de lycéen contient. Ils ne partent que pour un week-end, et il n'a droit qu'à des fournitures limitées: un sous-vêtement pour demain, un short de rechange - mais il n'a pas le droit au pantalon long - une trousse de toilette et un pyjama pour cette nuit.
Le garçon serre son Eastpack dans les bras comme si l'homme en face pouvait voir à l'intérieur - c'est pourtant impossible? C'est juste un petit sac tout ce qu'il y a de plus anonyme, même si ça fait aussi juvénile. Pourtant, l'homme semble sourire en le regardant vérifier que le sac est bien fermé, puis lancer encore un regard complice à la jeune femme à côté. Elle se contente de se retourner brièvement vers le garçon, à qui elle avait bien précisé ce qu'il avait droit d'emporter. Ce soir, il devra être changé au plus tard à vingt-deux heures... il ne fera même pas tout à fait nuit à cette heure-là, mais il a l'habitude. Et, comme il est puni, il devra se mettre en chemise de nuit: c'est plus pratique, paraît-il, pour lui claquer les fesses s'il est vilain.
Au moment de devoir enfiler cette chemise de nuit, ses fesses seront de toute façon déjà toutes rouges.
Il détourne encore les yeux vers les traverses de la voie ferrée mais il sent bien sur lui deux regards. Elle paraît parfaitement calme, et l'homme en face est trop sûr de lui... A-t-elle déjà décidé les détails?
En punition, il doit accepter des tapes et des fessées à tout moment... Il sait qu'elle le prendra sur ses genoux, dans la salle à manger où les chaises sont très hautes. Il va se retrouver, comme un petit garçon, à battre des pieds dans le vide. Est-ce qu'elle lui baissera le short dès ce moment-là? Peut-être... Ce qui lui fait peur, c'est d'être mis au coin sur la terrasse. Ça lui est déjà arrivé, il a dû se mettre face à un pilier, sans dire un mot, de peut que des voisins puissent entendre. Il sait qu'il n'était pas visible, mais se rappelle de la sensation d'être là, dans le jardin, face au mur et culotte baissée (quand il est puni, c'est toujours "culotte", il n'a pas le droit de dire "caleçon"), à sentir le moindre souffle de vent sur la peau de ses fesses nues.
Et puis, elle avait remarqué que le martinet faisait peu de bruit... S'il devait prendre le martinet là, sur cette terrasse?
Le train ralentit, les aiguillages secouent la voiture. Elle aussi vérifie son sac... Il sait que le martinet est dedans. L'homme en face sourit, il semble presque hocher la tête, comme s'il voulait faire entendre qu'il avait vu. Mais non, elle n'a jamais fait apparaître le contenu: pas même la brosse à cheveux, qui fait innocent, encore moins le martinet. Sur place, il y a bien une vieille règle en bois de cinquante centimètres. Elle est équipée, même s'il ne sait pas exactement quand il va les recevoir: à l'arrivée il n'aura probablement que quelques tapes à la main, et sûrement des lignes à copier avant de devoir descendre mettre la table sur la terrasse. La grosse fessée, ce sera pour le soir, peut-être juste avant d'aller se changer, ou alors pour quand il devra descendre en chemise de nuit, et ressortir comme ça dans le jardins. La brosse à cheveux attendra même son coucher...
Il a appris à avoir une appréhension lorsqu'elle fouille son sac, mais ce n'est pas l'instrument qui lui fait peur, la brosse à cheveux, c'est ce qui sert à ses fessées du coucher, après lesquelles elle rabat son vêtement et le borde... C'est le lendemain et la balade en forêt qu'il appréhende, entre les promeneurs qui pourraient remarquer ses pieds nus et les verges qu'elle va ramasser. Le train traverse déjà les forêts, on n'est pas loin. Il y a même des bouleaux.
Le train ralentit, puis s'arrête. La jeune femme, puis le garçon se lèvent, il remet son petit sac sur son dos. L'homme, qui continue visiblement le trajet, en profite pour occuper la place.
Les portes s'ouvrent.
-Bon week-end!
Le garçon répond machinalement, mais devient tout rouge. Il se précipite sur le quai, sans oser regarder son voisin.
-Qu'est-ce que...?
-Ne t'en fais pas. Allez!
Et elle le fait avancer d'une tape sur les fesses.
Derrière, c'est le ronfleur, puis le claquement des portes: le train repart à peine.